Août 2018 – Loïe Fuller, première partie: la magie des voiles

Je connaissais Loïe Fuller pour sa célèbre danse serpentine, danse unique au monde dont elle est l’inventrice. Avec ses jeux de voiles et de lumières, elle a apporté un aspect complètement nouveau dans le monde de la danse de la fin du 19ème siècle et semé la petite graine qui deviendra la danse contemporaine. J’ai été d’autant plus fascinée lorsque j’ai appris que celle-ci a aussi révolutionné le monde du spectacle créant des techniques d’éclairage nouvelles et en introduisant les jeux de couleurs sur scène. Elle déposa plusieurs brevets pour des costumes et des dispositifs scéniques. Ceux qui me connaissent comprendront tout de suite mon intérêt pour cette danseuse à l’esprit scientifique inventif… Je me suis donc empressée de commander l’autobiographie de Loïe Fuller, écrite en 1908, et me suis plongée dans une lecture captivante.

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Dessin original illustrant le brevet d’une robe spécialement destinée à la danse théâtrale, déposé en 1894.

Je ne me lancerai pas dans la description de la danse serpentine, car rien ne vaut les merveilleuses images d’époque, que l’on retrouve aujourd’hui facilement sur internet*. Je vais plutôt vous relater comment elle inventa cette fameuse danse.

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Quelques photos d’époque de la danse serpentine, dans « Ma vie et la danse »**.

Loïe Fuller naît aux États-Unis en 1862, dans une ferme d’un petit village en Illinois. Elle se retrouve très vite sur scène, mais elle n’a pas toujours été danseuse. Âgée d’à peine deux ans et demi, elle fait sa première apparition sur scène, surprenant toute son audience en déclamant des poèmes que lui récite sa maman avant de dormir. Vers l’âge de douze ans, elle débute sa carrière en travaillant dans le music-hall et le théâtre dramatique.

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Alors qu’elle joue pour une pièce de théâtre à New-York, une scène est rajoutée au dernier moment et on lui demande d’interpréter une jeune veuve qui se fait hypnotiser par le docteur Quack. N’ayant plus d’argent pour s’acheter un nouveau costume, elle fouille dans sa garde-robe et retrouve, au fond d’une malle, un tout petit coffret. « J’en tirai une étoffe de soie légère comme une toile d’araignée. C’était une jupe très ample et très large en bas. Je laissai couler la robe dans mes doigts et, devant ce petit tas d’étoffe, tout menu, je demeurai songeuse un long moment. »** Elle se rappelle avoir reçu ce petit coffret quelques mois auparavant, cadeau d’un jeune officier anglais ramené des Indes. « J’admirai beaucoup mon joli cadeau, mais j’étais loin de me douter qu’il contenait la petite semeuse d’où allait sortir pour moi une lampe d’Aladin. »

Arrive donc la scène d’hypnotisme, le soir de la première. La jupe indoue étant beaucoup trop longue, Loïe l’a tirée vers le haut de manière à la porter comme une sorte de robe. Le tissu étant tout de même trop long, elle marche constamment dessus. « Je la retenais des deux mains et levais les bras en l’air », suivant tous les gestes de l’hypnotiseur, « tandis que je continuais à voltiger tout autour de la scène comme un esprit ailé. Un cri soudain jaillit, de la salle : « Un papillon ! Un papillon ! » Je me mis à tourner sur moi-même en courant d’un bout de la scène à l’autre, et il y eut un second cri : « Une orchidée ! » À ma profonde stupéfaction, des applaudissements nourris éclatèrent. » Le public, envoûté, est tellement en folie qu’ils répètent plus d’une vingtaine de fois la scène ce soir-là !

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Portrait de Loïe Fuller, par Frederick Glasier, 1902.

Après avoir joué plusieurs fois la pièce, Loïe se regarde enfin dans une glace chez elle, vêtue de son étoffe de soie. Elle se place face au miroir, éclairée par la lumière de la fenêtre derrière elle. « Des reflets d’or se jouaient dans les plis de la soie chatoyante. Dans cette lumière, mon corps se dessinait vaguement en ligne d’ombre. Ce fut pour moi une minute d’intense émotion. »

Alors, elle qui n’a jamais été danseuse, elle crée une danse. Elle teste, elle répète, elle montre les nouveaux gestes et attitudes à ses amies afin d’avoir leur approbation. « Finalement je pus me rendre compte que chaque mouvement du corps provoque un résultat de plis d’étoffe, de chatoiement des draperies mathématiquement et systématiquement prévisibles. » Méthodique, elle étudie les mouvements et les classe en douze danses différentes. Elle associe à chaque danse une couleur.

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Pour obtenir les effets visuels qu’elle souhaite, Loïe Fuller va aussi étudier la lumière et les couleurs, afin de développer de nouvelles techniques d’éclairage. Mais ceci est une autre histoire, tout aussi fascinante… alors je vous en ferai part dans la deuxième partie de cet article (à venir prochainement !)

Lorsqu’elle considère qu’elle a terminé l’étude de ses  danses, elle se met en quête d’un impresario. Mais c’est rapidement la désillusion : si tous la connaissent pour ses talents d’actrice ou de chanteuse, ils lui rient au nez lorsqu’elle leur explique ses projets de danseuse. Loïe Fuller est désespérée. Mais persuadée qu’elle détient  quelque chose d’extraordinaire, sa détermination finira par vaincre et un directeur accepte enfin, à contrecœur, de regarder sa danse. Sa surprise est totale ! Ébahi, il l’engage sur-le-champ. Il baptise cette danse la Serpentine.

Dès le premier soir au Théâtre du Casino à New York, pourtant présentée sans couleurs, la danse de Loïe est un succès fou. Dès le lendemain, tous les journaux de New York consacrent des articles à la « merveilleuse création de Loïe Fuller » et la ville est placardée d’images représentant la Serpentine. Cependant, Loïe appelle le directeur du théâtre, folle de rage que son nom ne figure pas sur les affiches. Cette dernière a accepté le modeste cachet qu’il lui proposait à condition d’être la vedette. Loïe se battra ainsi longtemps pour faire sa place et obtenir le mérite dû à sa création. Le succès auprès du public est indiscutable, mais elle devra faire face aux conditions d’engagements médiocres ainsi qu’aux nombreuses copies de sa Serpentine. « On me volait ma danse. […] Ma vie dépendait de ce succès et maintenant ce serait d’autres qui en recueilleraient le bénéfice. Comment dire mon désespoir? » Heureusement pour Loïe, aucune de ses imitatrices ne parvient à l’égaler.

Un jour, quelqu’un glisse à Loïe l’idée d’aller en Europe. « L’idée de Paris s’empara dès lors de moi plus fortement que jamais. Je voulais aller là-bas, où, me disait-on, les gens de goût aimeraient ma danse et lui feraient une place dans le domaine de l’art. » La confection de ses robes spécialement inventées pour sa danse étant terminée, elle embarque les robes et sa mère et part pour l’Europe.

Après des débuts très difficiles à Berlin, puis à Paris, elle se rend un jour aux Folies Bergère. Devant l’entrée du célèbre théâtre parisien, quelle n’est pas sa surprise de se retrouver nez-à-nez avec une reproduction de danseuse serpentine, et, « cette danseuse n’était point Loïe Fuller ! » Elle rencontre le directeur du célèbre théâtre parisien, Édouard Marchand. Elle lui fait la démonstration de ses danses, n’ayant pour orchestre qu’un violon et très peu d’éclairage. Néanmoins l’effet est immédiat et l’imitatrice est tout de suite remplacée par la vraie Loïe Fuller.

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« À partir de ce jour, j’eus dans ma vie aventures sur aventures. […] Quelques années plus tard seulement j’inaugurai à Paris la danse du feu et du lys, et cela une fois encore aux Folies Bergère. » Voici donc, en guise d’aperçu de la vie passionnante et bien remplie de Loïe Fuller, l’histoire de sa danse Serpentine.

 LW

*Il semblerait que Loïe Fuller n’ait jamais accepté de se laisser filmer, refusant de se faire « mettre dans une boîte ». Ce sont donc ses imitatrices qui ont été filmées par les frères Lumière.

**Toutes les citations et photos de cet article (à l’exception du portrait de F. Glasier) sont tirées du livre « Ma vie et la danse », écrit par Loïe Fuller en 1908 et publiés aux éditions l’œil d’or en 2002.

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